Le temps et les moments

© Pierre-Marc Meunier, toute reproduction interdite.

Avoir tort et avoir raison au même moment

Audrey, le sourire épanoui, s’exclame fièrement: « Voilà, c’est fait, et avec qualité ! » Sa patronne, Josée, hausse les sourcils, prend sa voix la plus retenue et réagit devant tous : « Peut-être, mais tu n’as pas respecté les délais cette fois-ci non plus ! » Audrey ravale sa salive, se défend un peu, mais Josée en rajoute tout en affichant un sourire tordu qui se voudrait diplomate car, en fait, elle est passable­ment irritée par les retards : c’est le message qu’elle tient à passer. Pouf ! La bulle de fierté d’Audrey se crève, elle détourne le regard, ses épaules s’affaissent.

Josée avait certainement raison sur son point et elle a poussé son commentaire. Mais ce faisant, elle a manqué ce moment de fierté qui lui aurait permis de réinvestir la nouvelle motivation d’Audrey dans sa planification. Elle se retrouve avec une Audrey déconfite, démo­tivée et désengagée face à l’avenir, et un groupe qui se met sur ses gardes. Quand on intervient, on peut donc avoir raison et avoir tort en même temps. Être diplomate ne suffit pas, encore faut-il agir au bon moment.

La clé pour y parvenir se situe dans la capacité à décoder le présent, à se concentrer sur ce qui est en train de se passer à chaque instant. On connait tous l’adage « Saisis l’instant présent ! » (le fameux « Carpe diem ! » de Horace). Qu’est-ce qu’il signifie ? Comment s’y prend-t-on ? Cette maxime constitue en quelque sorte l’objet de ce livre : nous explorerons l’art de déceler le potentiel que revêt un incident, d’anticiper raisonnablement le moment qui se prépare, de le saisir et de l’influencer, tout en agissant de façon juste dans les circonstances. On peut avoir raison et raison en même temps !

Reconnaissons d’abord que le temps n’est pas uniforme. Souvenez-vous lorsque vous êtes tombé en amour, combien la vie était belle, lumineuse, stimulante et magique. Les hormones du plaisir étaient surexcitées ! Vous cherchiez l’amante et l’amour afin de vous enflam­mer mutuellement pendant toute une éternité. Voilà un temps idéal pour sourire et se laisser porter par la passion et l’affection, tout en imaginant des projets communs ! Les bons moments de ce type génè­rent de petits instants de bonheur parfait et facile.

Par contre, si aujourd’hui vous avez la grippe, vous sentez alors que tout est au ralenti, que tout exige un effort. Vous devez combattre la fièvre et la toux, et vous demeurez au repos puisque, de toute façon, vous ne disposez plus d’aucune énergie. Vous cherchez votre conjoint pour avoir une compagnie ou pour vous y appuyer et vous naviguez tout près du lit. C’est comme si vous plongiez dans un canal brumeux duquel, quoique vous fassiez, vous ne ressortirez que 14 jours plus tard. C’est le temps de la grippe, un long et désagréable moment à passer, plus difficile à savourer.

Le temps ne s’écoule pas de façon linéaire, il suit des rivières, des chutes, des marécages, des cascades et des lacs. Bref, il est fait de moments dont la nature diffère. D’une journée à l’autre, la vitesse, le rythme, les couleurs varient. Nos émotions, nos pensées, nos volontés, notre respiration, les battements de cœur fluctuent du matin au soir. La qualité du temps peut changer instantanément. Vous êtes heureux, vous vous amusez au travail. Subitement le texto s’alarme : « (Votre directeur) Viens me voir à mon bureau ! » Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce un bon ou un mauvais signe ? L’anxiété raidit subtilement votre posture, votre respiration devient moins profonde. Alors que vous marchez en direction du grand bureau, vous sentez que votre journée peut basculer dans un sens ou l’autre.

Soudain, un autre texto rugit : « (Votre conjointe) Le petit a la gastro. C’est à ton tour d’aller le chercher à la garderie ! » Là, vraiment, c’est un mauvais jour ! Stress, bougonnements, humeur maussade. Pas question d’y aller. Surtout que vous n’avez pas encore osé aborder le sujet des congés parentaux avec votre patron qui vous a convoqué pour on ne sait quoi encore. Ce n’est vraiment pas le moment ! Vous ne l’avez pas vu venir, celle-là. Ou vous n’avez pas voulu déceler les traces annonciatrices… Dans un ultime effort, vous argumentez avec votre conjointe plutôt que d’affronter votre supé­rieur. Quelques textos émotifs bien sonnés… Mais non, ça s’enve­nime ! Le texto ouvre grand la porte aux interprétations et surtout aux émotions. Au bout de quelques secondes, elle est aussi enflammée que vous et vous sentez que, pour avoir cherché à la rendre responsable, vous allez désormais en payer le prix toute la semaine !

Pas d’issue. Votre cerveau s’ingénie à trouver comment annoncer votre absence à votre patron sans connaitre encore le sujet de votre entretien avec lui. Ce sera une rencontre intense… Le temps est devenu dense. Vous croyez entrer dans son bureau ? Non, vous péné­trez dans votre moment ! Est-ce un tête-à-tête qu’il faudra endurer jusqu’à ce qu’il soit passé ou s’agit-il d’une intéressante opportunité à saisir ? Vous devez en juger dès maintenant pour adopter la position psychologique la plus intéressante.

Les bulles de temps sont souvent très visibles, vues de l’extérieur comme de l’intérieur. Le jeu et la bataille, la maternité et la perte d’un être cher, l’été et l’hivertoutes ces circonstances se détectent aisément et on sait généralement comment s’y adapter, comment y accomplir des choses qu’on ne pourrait plus faire quelques jours plus tard. Quand on aime, on a les yeux brillants, on est attentif et préve­nant à l’égard de l’autre. C’est une bonne période pour discuter de projets communs, car on peut demeurer dans la création, la flexibilité et la tolérance beaucoup plus longuement. On peut alors partager, enseigner, rigoler franchement ou encore faire grandir des plantes ! On peut même aborder des sujets épineux essentiels à la vie de couple. Vraiment ?

Certains croient pourtant le contraire : quand tout va bien dans un couple pourquoi se mettre en situation précaire ? Pourquoi crever la bulle de rêve et d’espoir ? Vous avez craint de le faire mais voilà qu’aujourd’hui le moment d’amour s’efface à vue d’œil. Quand vous êtes entré à votre emploi, vous avez craint là aussi de crever la bulle des relations débutantes, et vous n’avez pas abordé certains sujets cruciaux. C’est donc dire que même dans un temps aussi apparent que l’amour ou le début d’une relation, il peut être difficile de découvrir et de puiser toute la richesse des moments qui se pré­sentent… Mais aujourd’hui, ce n’est plus la peine de regretter. Il faut saisir le nouveau moment. Alors, maintenant que vous pénétrez dans le bureau de votre patron, réfléchissez : allez-vous bougonner toute la semaine à propos de la gastro du petit, de votre conjointe et de votre patron, ou justement en profiter pour renforcer votre alliance de travail ainsi que votre alliance amoureuse ? Vous devez prendre posi­tion immédiatement pour influencer ces rencontres qui sont en train de jaillir…

Les bulles de temps qui surviennent dans une journée comportent parfois un puissant potentiel, positif ou négatif, ou souvent, rien du tout. La valeur d’un instant qui file est variable, il faut savoir le déce­ler et le soupeser.

Au travail, les bulles de l’urgence, celles des obstacles et des décisions, ainsi que celles du conflit, se produisent quotidiennement et on les repère facilement. À tel point que, trop souvent, on attend passivement ces circonstances contraignantes pour agir. On compte sur la chance. Voilà que des textos viennent soudainement tirer l’alarme et nous sortir de la rêverie ! La pression, la tension, la quan­tité de tâches à faire survoltent une bulle de temps qui se met à gonfler à une vitesse folle ! On se doit d’obéir à la crise, on la savoure pendant qu’on se bat ou on la déteste pendant qu’on s’épuise, tout en négligeant le reste qu’on ne distingue plus.

Le reste, qui est plus difficile à repérer lorsqu’on est bousculé par une bulle d’urgence, ça peut être le moment de l’appréciation, qui est immédiatement nécessaire pour Josée et Audrey afin de bâtir une équipe solide dont on aura besoin la semaine suivante ; celui de l’appropriation, qui permet aujourd’hui de faire les choses à sa ma­nière et d’en tirer un sentiment de maitrise ; celui de la création, essentiel afin de sortir de la routine et d’apprendre avant de se retrou­ver pris dans un incident ; celui du ralliement, qui efface les rancunes qui autrement pourriraient bien des journées futures ; celui de la méthode, qui provoque des bonds en qualité et en rigueur ; etc. Il faut dire que la plupart des bulles importantes, malgré leurs traits distincts, sont presque transparentes au point qu’on les ignore facilement. Le potentiel que l’on perd s’avère chaque fois immense. Si au moins elles sentaient le citron frais ou la lavande, ce serait plus facile de les détecter et les reconnaitre, on pourrait alors les saisir au vol !

Heureusement, plusieurs moments se présentent de manière prévi­sible, car ils appartiennent à un cycle. Le cycle des saisons, par exemple (selon le lieu où on est sur la planète), conditionne des espaces de temps particuliers dont on détecte aisément les opportu­nités : l’hiver et son rythme ralenti, parfois langoureux ; le printemps et l’effervescence des projets ; l’été et sa période exaltée, puis l’automne et ses transformations.

À plus petite échelle, dans une seule journée, le cerveau fonctionne de façons différentes. Certaines personnes, selon leur cycle, démarrent en lion dès le lever du soleil, puis le soir venu, incapables de réfléchir, elles se laissent aller dans des occupations légères. D’autres, tout au contraire, amorcent un lent décollage, mais, attention, lorsque le jour se termine, elles convoquent réunion sur réunion, car elles débordent d’énergie ! Si le fonctionnement du cerveau, la concentration, les humeurs et les attitudes fluctuent autant en un seul jour, cela signifie que le potentiel de chaque instant diffère aussi d’une personne à l’autre. Agir au bon moment avec l’individu matinal consiste à le rencontrer de bonne heure si le sujet est important, ce qui n’est vrai­ment pas le cas pour celui qui est plus nocturne.

Parfois, les cycles sont plus subtils. Un jour, on m’a demandé d’aider un cadre réputé intransigeant, obstiné, incapable d’écouter qui que ce soit : on allait le congédier tellement sa conduite était abrasive. Mon premier entretien avec lui fut une perte de temps totale : il parlait sans cesse, il traitait les autres d’incompétents et il me coupait la parole si je faisais mine de protester, il posait des questions et il y répondait lui-même, sans même m’adresser un regard. J’en sortis fatigué et agacé : je n’avais rien gagné par ces deux heures d’entrevue. Vraiment, je ne cernais pas la nature de ce moment, je n’en tirais pas son potentiel non plus. Puis, à la seconde rencontre, je compris son cycle.

Monsieur passait les 20 premières minutes à se plaindre et à ventiler ses émotions. Les 15 suivantes, il les dépensait à se mettre en valeur en disqualifiant tout le monde. Puis, le quart d’heure d’après, il devenait rationnel, froid et il argumentait sur tous les détails qui lui venaient à l’esprit. Finalement émergeait une courte période où, le discours fatigué, il posait réellement son regard sur son interlocuteur, l’espace de quelques secondes à la fois. C’était l’instant où il s’ouvrait ! C’est dans cet étonnant interstice qu’il fallait se glisser, car il y cherchait une réponse, il y acceptait rapidement tout ce qu’on lui présentait et il y apprenait de façon intense. Si on manquait ce moment, le cycle reprenait : émotions négatives, mise en valeur égocentrique, argumentation rationnelle fermée, épuisement, puis, un éclair d’ouverture.

Maintenant que les phases étaient connues, il ne restait qu’à lui montrer à les raccourcir pour intégrer plus efficacement les autres personnes ! Ce qui fut fait… au cours des quelques instants de récep­tivité subséquents ! Quant aux interlocuteurs, lors d’une consolidation d’équipe, ils apprirent rapidement à observer le cycle, à ne pas s’y heurter inutilement et à intervenir juste à la bonne période qui, d’ailleurs, s’allongeait un peu plus désormais. C’est ce que font aussi les médiateurs qui connaissent les cycles d’un conflit interpersonnel : ils savent qu’on retrouve chaque fois un signal déclencheur suivi d’une colère chargée d’adrénaline qui empêche toute compréhension et toute flexibilité ; puis, viennent la fatigue et la lente conclusion qu’on n’arrive à rien. Enfin, s’installent le relâchement et une culpa­bilité plus ou moins diffuse. C’est cette dernière phase qu’ils prépa­rent tout au long d’une rencontre ; ils s’y positionnent dès le début, car ce sera la période où le cerveau tirera des apprentissages et des résolutions : c’est un espace d’ouverture et d’évolution.

Les jours s’écoulent, les moments recèlent un potentiel varié, riche et renouvelable. Avec un peu d’observation et d’habileté, on peut saisir ou créer d’innombrables évènements significatifs dans les longues années que l’on investit dans une carrière. On trouve alors un grand plaisir à les habiter pleinement et à les mettre à profit.

Voici l’histoire de Josée qui permettra d’illustrer, tout au long du livre, cet art de repérer les bulles de temps, d’agir au bon moment et de façon juste. Elle est cadre dans une entreprise semi-privée, mais elle aurait pu être employée ou membre d’une coopérative et cultiver les bons moments exactement de la même façon. Des concepts vien­dront régulièrement mettre en lumière les bons et les moins bons moments de Josée.

***

Le dernier bon moment de Josée

« Ça y est ! », songea Josée, « J’y suis arrivée ». Ses épaules se déten­dirent et elle se sentit plus légère. Elle contempla le groupe qu’elle avait réuni en cette dernière journée de travail.

Ils étaient une douzaine, là, à siroter un verre en cette belle fin d’après-midi d’automne. En plus de la présidente, qui avait mis de côté ses dossiers stratégiques pour être présente, la bruyante équipe de superviseurs s’était joyeusement attablée pour célébrer l’évènement, accompagnée de plusieurs employés clés. Même la brillante Carmen Humaine, qui les dépassait tous de son long cou à la girafe, savourait cette victoire commune.

  • On a eu du bon temps!, s’exclama Hector avec un large sourire.
  • Mais tu nous en as fait baver depuis un an…, ajouta Maxime d’un clin d’œil.
  • Vous allez nous manquer, Josée…, compléta Mme Inven­teure, la présidente aux cheveux gris.
  • Allez, répliqua Josée en levant son verre, je suis certaine que Maxime prendra bien la relève. Savez-vous quand tout cela a commencé? Quel a été le moment déclencheur ?
  • Moi, je sais!, s’écria Hector, c’est le jour où tu m’es tombée dessus! Après, rien n’a plus été pareil… Tout le monde se
    mit à rire comme s’ils en avaient déjà parlé plusieurs fois entre eux.
  • C’est vrai, ça a été le premier moment. Je vous raconte…

Les bruits cessèrent, l’équipe sentait qu’elle parvenait à une phase ultime après un long cheminement ponctué de rencontres parfois difficiles. Josée les amenait au bilan de leur changement et, ce faisant, elle créait l’histoire qu’ils citeraient souvent. Elle savait déjà qu’elle terminerait son récit en les faisant rêver du futur et que, stratégiquement, elle donnerait la parole surtout à Maxime qu’elle renforcerait. C’était le dernier moment de son aventure. Mais revenons au tout début.

***

C’est un moment!

Un moment est une courte période pendant laquelle des enjeux se jouent. Les perceptions, les émotions, les raisonnements et le sens peuvent alors prendre une nouvelle tournure. Les gestes posés pendant ce moment auront un impact significatif sur le cours des choses.

Les enjeux peuvent porter sur des éléments agréables, comme se divertir, partager une complicité, préparer une fête, etc. Mais ils peuvent aussi comporter un lot de craintes comme lorsqu’il s’agit de contrecarrer une attaque sur un projet ou défendre ses droits.

Parfois l’instant est fugace : on sent une tension dans l’air : quelque chose va se produire ! Des gens réagissent subitement. Puis on se demande « Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? », car déjà l’évènement s’est enfui en laissant quelques séquelles derrière lui qu’on n’a pas pu éviter. Parfois, on voit venir de loin le moment : tout le monde semble foncer droit dans un mur, ce sera inévitable car les objectifs divergent de plus en plus : vite, il faut préparer le choc ! Ailleurs, ce sera le subtil soupir d’un membre introverti de l’équipe qui permettra de deviner que des enjeux émergent, qu’un épisode débute et qu’il faut provoquer une solidarité entre tous.

Les petits instants[1], tout autant que les grands, sont porteurs d’influence. En effet, Les gestes exécutés pendant un moment exercent plus d’impact que s’ils sont accomplis dans un temps banal. Un moment est une fenêtre d’opportunité : les gestes alors posés font que le moment prend une signification particulière aux points de vue perceptuel, émotionnel, cognitif ou symbolique. Si l’on veut amener des individus ou des équipes à adopter de nouveaux comportements, il est plus efficace d’investir son énergie à repérer le bon moment et à le façonner qu’à surveiller les comportements de chacun. À ce titre, nous dirons qu’il est plus efficace de gérer les moments que de gérer les comportements.

L’art d’agir au bon moment débute donc par l’art de repérer cette courte période et par l’identification des enjeux. Il se complète par l’exécution des gestes qui façonneront le moment tout en permettant d’en profiter au maximum. Le hasard peut certainement nous aider à être à la meilleure place au bon moment, mais dans la plupart des cas, les occasions ne se présentent pas tout à fait d’elles-mêmes. Avec l’observation de ceux qui sont agiles et avec l’expérience qu’on acquiert soi-même, on arrive à développer plusieurs habiletés pour faire fructifier le « hasard » en procédant de façon adéquate, en provoquant même les évènements. Voici quelques constats.

  • L’observation est essentielle car le temps ne se déroule pas uniformément : il réagit aux évènements, il prend la forme de « bulles » caractéristiques, de cycles répétitifs, de scénarios et il est ponctué de micro-évènements et de comportements recon­naissables. On se met à l’affut pour repérer les indices d’un moment en préparation.
  • Le « bon moment » se passe essentiellement dans une rencontre, avec soi ou avec d’autres. Dans ce contact, des enjeux qui étaient bien visibles vont s’ajuster les uns aux autres. Mais parfois, des enjeux inattendus vont jaillir, stimulés par ce contact ou par un évènement extérieur.
  • Cela semble plus facile de profiter d’un bon moment lorsqu’on obtient des succès, qu’on gagne des bonus et que tout va bien;
    et plus difficile si on est alité par la grippe ou par un accident. Mais est-ce vraiment le cas ? Beaucoup de gens réussissent à créer des instants significatifs justement quand les vents sont contraires, car ils utilisent le déséquilibre en leur faveur.
  • Le hasard a souvent besoin d’un petit coup de main. Un bon moment « survient » plus fréquemment quand on poursuit un objectif : on sait alors ce qu’on cherche, notre attention est en éveil, on a plus de chances de poser les amorces et de provoquer l’instant magique. Mais il ne suffit pas d’avoir un coup de cœur ou une idée extraordinaire, ni même d’avoir raison pour immédiatement passer à l’action et tasser tout le monde!
  • Il y a des circonstances plus importantes que les autres, qu’il ne faut absolument pas manquer. Mais lesquelles? Votre anni­ver­saire ? C’est un instant crucial quand on est jeune, il perd toute­fois en valence au fil des ans, au point que plusieurs préfèrent ne pas y penser lorsqu’ils franchissent les 40 ans… L’accueil que vous recevez en arrivant à la maison est généralement d’une banalité évidente, sauf le jour où vous êtes congédié ou encore celui où vous avez eu la promotion rêvée, ou la première fois que vous revenez après le décès de votre conjoint… Là, il faudrait qu’il y ait quelqu’un !

Si on sait que certains évènements sont plus importants, il n’existe malheureusement pas une liste complète de ceux qu’on doit saisir. Une même circonstance ne revêt pas chaque fois la même importance. Elle peut gagner en valence ou en perdre au fil des jours. Ce n’est donc pas la liste des évènements qu’il faut établir, mais celle des gens et de leurs enjeux à venir.

  • Le moment n’arrive pas non plus tout emballé comme un cadeau! Et il ne se passe pas toujours comme on le souhaiterait. Un moment est un appel à faire quelque chose. On doit façonner le micro-évènement au fur et à mesure qu’il se déroule.
  • Un moment demeure… momentané! Revenons à l’anniversaire. On raconte qu’un jeune homme, débordant d’affection, avait préparé un évènement sympathique pour célébrer le 35e de sa conjointe : il allait l’amener à un souper-surprise avec ses amies le vendredi soir. Arriva le jour de naissance, le mercredi. Étant donné la surprise qui se tramait, il ne prit pas la peine de souhaiter « bonne fête » à son amoureuse. Et puis, « c’est une femme intel­ligente et raisonnable ». Mais non, le temps, ce n’est pas raison­nable ! Le soir venu, il se retrouva avec une conjointe insultée qu’il ait oublié une date si délicate. Ses justifications, alors qu’il tentait toujours de garder le secret, ne firent qu’aggraver l’impres­sion de celle-ci qu’il l’avait négligée. Cela devint compliqué au point que la fête dût être annulée… et ils passèrent un mauvais moment. « Le bon moment » est une ouverture à faire quelque chose dans un laps de temps précis, pas dans 48 heures ! Il faut donc aussi avoir l’agilité pour rebondir et saisir l’instant.
  • La manière d’agir doit être cohérente avec la nature du moment. Par exemple, chaque fois qu’une équipe terminait un projet et qu’elle commençait à créer un temps de célébration, l’initiateur de la fête, sans s’en rendre compte, ne parlait que des malheurs à venir. Il faisait éclater la bulle et il éteignait l’équipe! C’est comme s’il confondait le temps présent et le temps futur, le temps de la célébration des obstacles surmontés et le temps de l’obstacle à affronter. S’il veut réellement façonner un moment de confiance et de solidité, il lui faut se montrer confiant et solide à cet instant même !

Tout au long de ce livre, vous apprendrez une méthode fascinante pour vous mettre à l’affut et observer. Vous obtiendrez des critères visibles pour repérer la bulle de temps qui passe et pour identifier ses caractéristiques. Vous découvrirez des clés pour mieux profiter des nombreux bons moments auxquels vous avez accès et pour en créer davantage encore. Vous serez encouragé à les saisir dans l’instant et, grâce à quelques règles efficaces, vous saurez les faire évoluer de façon à ce qu’ils deviennent « le bon moment ».

Vous trouverez ici un modèle structuré et cohérent. Les chapitres abordent en premier les moments plus simples pour s’attaquer plus tard aux situations plus complexes. L’histoire de Josée et son équipe, basée sur des faits réels, illustre et agrémente avec un brin d’humour les occasions que l’on rencontre dans un milieu de travail. Quand l’instant survient enfin, il est grand temps d’agir !

***

Repérer le temps qui fuit

Josée, directrice du réseau et des émissions, fulminait ! Elle soufflait entre ses lèvres pincées et, sous son pupitre, elle battait du pied. Elle ne le savait pas, mais tout son mobilier en tremblait…

  • Hector, dois-je comprendre que tu n’as pas encore validé ta planification avec les autres secteurs?

Celui-ci grimaça en signe d’impuissance. Il semblait plein de bonne volonté mais complètement dépassé par les évènements.

  • Je n’ai pas eu le temps, je cours comme un fou…

« Et moi donc, je fais des semaines de 70 heures depuis que je suis arrivée », se garda-t-elle de rétorquer, même si son visage s’em­pourprait en y songeant.

  • Je vais donc devoir aller moi-même consulter le Labo­ratoire, les Émissions climatiques, la Prévention et l’ensei­gnement, et l’Urgence impact. En plus des Relations publiques, les Percées technologiques et la présidente…
  • Ben…, Hector, pourtant un bon superviseur, haussa les épaules. Il est 17 h, il faut que je quitte : tu sais, la garderie, les enfants… Je n’ai personne de compétent dans mon équipe. Ce sera plus rapide si c’est toi…

Josée est Directrice du Réseau et des émissions climatiques depuis moins d’un an. Elle travaille pour la jeune entreprise Climat, qui, grâce à la présidente, Mme Inventeure, a réussi une percée techno­logique importante que tout le monde surveille de près. Celle-ci a découvert que le chant d’une race de criquets génétiquement modifiés altérait le climat à un niveau microscopique. En isolant les sous-longueurs d’onde et les radiations, en les traitant selon une « recette » secrète et en les émettant par les tours de cellulaires, elle est parvenue à avoir un impact net sur la météo. Les journées sont ensoleillées pour les touristes, les nuits sont pluvieuses pour les agriculteurs. Tout le monde devrait être content…

Mais la technologie n’est pas encore au point : des erreurs survien­nent causant des chutes dramatiques de température. Le record est de plus 25°C à moins 25°C en 7 minutes. De la foudre d’électricité statique ou des tornades surgissent spontanément entre les zones climatiques artificielles. Parfois, des phénomènes étranges se pro­duisent : une absence de gravité locale ou des voix provenant du ciel troublent les personnes prises dans ces évènements.

Une équipe d’intervention d’urgence se précipite alors avec des équipements spéciaux pour secourir la population. Régulièrement, des formations sont données dans les villes et les villages sur la façon de se protéger. La mise en ondes des signaux climatiques à travers le réseau constitue donc à la fois la force et la faiblesse des changements météorologiques. C’est justement le secteur que dirige maintenant Josée. Sa mission actuelle : stabiliser le réseau et les émissions.

Depuis, elle faisait des semaines de 60 à 70 heures. Pourtant, elle savait gérer son temps, elle en appliquait vigoureusement tous les principes. Elle se demandait si ce n’était pas une mission impossible… Elle avait parfois l’impression d’être entourée d’incom­pétents et de paresseux. Elle ne pouvait quand même pas réclamer à Mme Inventeure d’embaucher d’autre personnel. À cet instant, son téléphone vibra : c’était justement la présidente !

  • Josée, je n’ai pas reçu ton plan d’amélioration du réseau et c’était aujourd’hui la date butoir…
  • Je sais, je suis désolée, je n’ai pas eu le temps…
  • La directrice des relations avec les médias, Julie Bellevoix, va être très désappointée, ainsi que l’expert du gou­vernement…

Josée décoda que c’était surtout la présidente qui se montrait déçue.

  • Je travaillerai là-dessus ce soir. Je serai plus tranquille à la maison.
  • Tu sais que je veux un projet qui fait preuve de vision,
    pas juste une liste d’épicerie de choses à faire…

Josée frissonna. Le ton laissait percer plein de sous-entendus. Elle devinait que c’était un reproche concernant son dernier plan. La présidente avait insisté pour réorienter toute une partie de son document. Elle avait perdu de la crédibilité. Elle travaillerait aussi ce weekend !

  • Vous avez raison. Donnez-moi une semaine de plus et je vous soumettrai un programme qui vous satisfera ou vous me congédierez…

La présidente hésita, puis se mit à rire.

  • Très bien, Josée. Prends ta semaine. J’espère que je n’aurai pas à te licencier, fit-elle, calmée par ce défi.

Au fond d’elle-même, Josée sentait qu’elle n’était pas la seule responsable. Elle savait que quelque chose de fondamental ne fonctionnait pas dans son secteur. Tout le monde manquait de temps et la tension était forte. Elle se loua un petit chalet en montagne pour deux jours afin de réfléchir. Elle adorait l’élévation que cela lui procurait : la vue semblait infinie, le lac en contrebas, minuscule. Cela l’aida à se donner une vision d’ensemble. Puis, elle décida de se prendre en main. Mais par où commencer ? Elle songea à son ancien mentor qui l’avait conseillée lorsque, jeune ingénieure, elle avait pris son premier poste de cheffe d’équipe. Elle se souvenait des propos qu’il lui tenait chaque fois :

  • Le temps est une ressource limitée. Si vous vous dépêchez trop, vous serez vieille et stressée avant d’avoir vécu. Si vous ne bougez pas assez, vous n’aurez rien accompli et vous serez déçue de vous-même.
  • La planification rationnelle et froide, la gestion rigoureuse des heures n’ont qu’un impact restreint. Ce sont les occa­sions saisies qui comptent.
  • Il faut entrer dans les bulles de temps naissantes pour les déployer ou les modifier. On fait cela en créant des moments. Le temps se gagne et se perd au rythme des instants que l’on bâtit ou que l’on subit.
  • Au travail, il faut particulièrement détecter les 4 temps qui sont porteurs de la plus grande partie des occasions qui se présentent ou que l’on peut provoquer :
    • Le temps technique
    • Le temps interactionnel
    • Le temps stratégique avec « Qui »
    • Le temps stratégique au sujet de « Quoi ».

Josée accrocha au mur 4 grandes feuilles autoadhésives. Elle ne recherchait pas les pertes de temps, car elle savait qu’elle ne « perdait » pas son temps. Toutefois, elle travaillait trop fort et ce n’était pas efficient. Pour saisir les moments qui filaient, ceux qu’elle manquait comme ceux qu’elle ne provoquait pas, elle prit un échan­tillon : elle rédigea la liste de toutes ses activités accomplies le jour précédent, qu’elle décrivit par périodes de 10 minutes, en identifiant les personnes rencontrées et en les classant sur ses tableaux.

L’évidence lui sauta aux yeux : sa journée n’était qu’une longue liste de réactions à des problèmes, exactement comme sa présidente le laissait entendre ! Aucun projet ni aucune visée. Pas de perspective, que du rouge et de la course. Clairement, elle n’agissait pas de la bonne façon au bon moment. Le constat se révélait dur à avaler pour quelqu’un qui débordait d’intelligence, d’ambition et de volonté. Elle avait toujours cru qu’il suffisait de courir vite et de travailler fort pour atteindre ses objectifs. Ce n’était pas le cas.

 

Lisez la suite…